Lundi 26 mai 2008 1 26 /05 /Mai /2008 17:38

Le récit de l'unique survivant, par Dominique Dhombres

LE MONDE | 26.05.08 | 14h53


Omar Ba était monté avec une cinquantaine d'autres malheureux dans une pirogue qui devait les emmener aux Canaries. C'était en septembre 2000. Tous les autres sont morts, il a survécu. Ce jeune Sénégalais a fini par arriver en France, où il étudie la sociologie. Il racontait sa traversée de l'enfer à Thierry Demaizière, dimanche 25 mai, dans le "Sept à huit" de TF 1. C'est un témoignage bouleversant sur le calvaire enduré par les clandestins qui, chaque jour ou presque, tentent d'atteindre l'Europe de cette façon.

Ils partent des côtes sénégalaises sur des embarcations de fortune et mettent le cap sur les Canaries, province espagnole, et donc terre européenne. Beaucoup périssent en mer. Ce que décrit Omar Ba, c'est ce qui se passe à bord d'une de ces pirogues lorsqu'il n'y a plus rien à manger ni à boire. Il avait 21 ans lorsqu'il est parti, attiré par l'Europe telle qu'il la voyait à la télé, jolies filles et châteaux. Il a payé son passeur 2 000 euros. Les passagers quittent les côtes africaines avec environ 200 litres d'eau, 100 litres de gazole, 4 grands sacs de riz et deux réchauds pour le cuire. "Dès le troisième jour, il n'y a pratiquement plus de riz ni d'eau, et la pirogue commence à couler parce qu'il y a trop de personnes à bord", explique-t-il. C'est alors que le passager le plus costaud, Mourad, décide de jeter les plus faibles par-dessus bord. "Il commence par Abdou, qui souffrait de douleurs pulmonaires, et le balance à la mer." Sept seront éliminés ainsi.

Dès lors, plus personne ne dort. "On se dit : il ne faut pas dormir !" Dès qu'on somnole, on a peur d'être jeté par-dessus bord. Certains préfèrent se suicider.

Pour couronner le tout, la pirogue essuie une tempête et d'autres passagers tombent encore à l'eau sous l'effet des vagues. Il ne reste qu'une dizaine de clandestins, sous un soleil de plomb, dans une pirogue qui dérive depuis longtemps, moteur éteint. "Le plus terrible, c'est la nuit et l'odeur des cadavres. A bord, il y en a qui sont morts. Le soleil accélère la décomposition des corps. Une odeur insupportable." Mourad se suicide, apparemment en buvant ce qui reste de gazole dans le moteur. Omar survit, mais ne parle plus. "Dans ces conditions-là, on cesse de penser. On devient animal. On ne dit plus rien. Tous les mots deviennent tabous. Le mot "mort", par exemple, alors qu'on est entouré de cadavres."

Il a le réflexe de crier avec ce qui lui reste de forces lorsqu'il aperçoit un navire espagnol qui se dirige vers la pirogue. Il s'évanouit. Lorsqu'il revient à lui, on lui donne le choix entre un verre de Coca et de l'eau fraîche. Il raconte son aventure dans Soif d'Europe, un livre qui vient de paraître aux éditions du Cygne.

 

Dominique Dhombres

Article paru dans l'édition du 27.05.08

 

Par jp guillerot - Publié dans : LA MEDITERRANEE : UNE INTERFACE
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